Nous sommes tentés de formuler beaucoup de réserves à l'égard de l'expression utilisée avec tant de naïveté par la plupart des média - aussi bien occidentaux qu'arabes « progressistes » - pour désigner les mouvements de colère qui ont éclaté dans différents pays arabes depuis janvier 2011. Cependant, cette expression est devenue tellement familière que son utilisation s'impose justement pour souligner les contradictions de ses manifestations et quelques grands paradoxes qui les ont accompagnées.
En effet, les milieux scientifiques « surpris » par l'éclatement de la colère des peuples arabes, peinent encore à lui donner un nom : soulèvement ? insurrection ? révolte ? révolution ?!... Mais les évènements se succèdent quel que soit le nom qu'on leur donne, et ils dévoilent jour après jour ambiguïtés, contradictions et incertitudes.
Nous avons choisi dans le présent article de nous pencher sur deux paradoxes de ces mouvements qui concernent directement les femmes.
D'une part, les mouvements de colère et de contestation ont témoigné d'une très large participation spontanée des femmes. Des femmes de tous les milieux sociaux, de tous les milieux culturels et politiques, de tous les âges, de tous les niveaux d'éducation, de tous les milieux professionnels, se sont retrouvées dans les rues, sur les places publiques. Elles ont exprimé leur colère, leur indignation, fait des sit-in, participé à l'organisation des mobilisations massives, aux campagnes médiatiques, à la gestion logistique, à l'aménagement et au nettoyage des places publiques…
Côte à côte avec les hommes, jeunes et moins jeunes, de tous les milieux également, elles ont fait spontanément et naturellement acte de présence. Elles ont participé à la réalisation de l'histoire sociale… Mais elles ne portaient pas de slogans propres. Cela peut être compris comme de la dignité ou de la fierté de la part des femmes, qui, une fois de plus, se seraient dit que le salut de la société nationale passait avant « nos revendications » sectorielles, ou encore, elles auraient pensé que cela allait de soi, que les régimes démocratiques auxquels les masses aspiraient seraient forcément des régimes favorables à l'égalité des droits et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes. Ce n'est pas la première fois que les femmes se jettent dans l'action, dans le militantisme, dans le sacrifice, sur l'autel de la Nation. A-t-on oublié les initiatives des pionnières de la résistance algérienne, illustrées par les éclaireuses, avec à leur tête Jamila Bou Hreid ? Faut-il oublier les militantes palestiniennes qui ont rallié les fedayin et qui n'ont pas hésité à prendre part aux actions de prises d'otages israéliens et de détournement d'avion ? Leila Khaled est encore un exemple vivant de toute une vague de militantes femmes pour la Palestine. Faut-il rappeler les actions suicidaires des deux résistantes libanaises de 1983 contre l'occupation israélienne du Liban sud, Sana Mhaidli et Lola Abboud, ou encore l'action de résistance de Soha Bechara ?... On peut dire que ces trois résistantes libanaises ont été honorées par la suite par cette foule de résistants barbus qui ne serrent même pas la main des femmes pour les saluer…
Les femmes arabes étaient une composante importante des derniers mouvements de colère et de contestation. Mais cette position est paradoxale parce que les régimes dont elles revendiquaient la chute étaient souvent parmi les plus favorables aux femmes. Le régime du Président Moubarak s'était prononcé ouvertement en faveur de la participation des femmes au pouvoir. Après avoir nommé des femmes ministres, des femmes députés, le Président Moubarak a intégré dans la Constitution une modification augmentant de 25% le nombre de sièges, allouant ces nouveaux sièges aux femmes. Le régime du président Morsi s'empressera d'annuler une partie de cette disposition constitutionnelle : il maintenait l'augmentation des sièges mais supprimait le quota de 25% pour les femmes ! Le régime Moubarak avait fait voter une loi qui fixait à 18 ans l'âge minimum du mariage. Le régime Morsi, né de la première révolution, tentera de supprimer cette loi. De même, les actions menées par Madame Moubarak contre la pratique de l'excision étaient banalisées par des déclarations émanant des « femmes » du régime Morsi, qui faisaient référence à la tradition et à la « pureté » de l'excision. Ce sont quelques exemples des choix du régime déchu et des contre choix du régime né de la première vague de la révolution.
Le régime Ben Ali affichait lui aussi une attitude bienveillante à l'égard des femmes et ne manquait pas de les coopter dans différents postes prestigieux. La tradition de libéralisme fondée par le Président Bourguiba et illustrée par la Moudawanat Al Ousra, le code de la famille, avait été fermement maintenue par Ben Ali. Cela n'a pas empêché les femmes de rallier les mouvements de colère en Tunisie aussi.
Le relatif féminisme des régimes déchus donne plus de signification à cette pleine implication des femmes dans la révolution. Les femmes n'étaient pas acquises à un régime rien que parce qu'il les nommait et les cooptait dans des postes de prestige ou de responsabilité. Elles ne voulaient pas de dons aléatoires, discrétionnaires et éphémères, mais plutôt une reconnaissance durable et institutionnelle de leurs droits, à commencer par l'égalité de droit entre les hommes et les femmes.
Le deuxième paradoxe est celui de ce retournement contre les femmes des organisations islamistes qui ont pris le pouvoir en Egypte et en Tunisie dans la foulée de ces mouvements de colère, alors même que les femmes avaient participé activement à leur ascension. Comment pouvait-on réclamer l'appui des femmes et en même temps dévoiler tant de stéréotypes, tant de misogynie, tant de discriminations à leur égard…
Allons du côté de l'Irak, où le quota de 25% des postes d'élus a été attribué aux femmes depuis la première constitution de l'ère qui a suivi la chute de Saddam Hussein. La situation des femmes en Irak reste pourtant d'une grande précarité. Elles demeurent victimes de discrimination dans le code de la famille, dans les pratiques et les conduites sociales. Elles sont toujours exposées massivement à de multiples formes de violence impunie. Les femmes yéménites poursuivent quant à elles leur combat acharné pour préserver les quelques acquis symboliques des dernières années. Elles se félicitent de la loi qui fixe à 18 ans l'âge minimum du mariage, même si la loi n'est pas encore appliquée et que les dérogations demeurent impunies.
Ces observations ne devraient aucunement nous détourner de ce processus de maturation de nouvelles convictions des populations arabes dans le domaine des droits de l'homme, de la citoyenneté, des libertés personnelles et de la démocratie. Il suffit de voir comment les Egyptiennes et les Egyptiens sont sortis à nouveau par millions pour redresser le cours de la révolution. Le 30 juin 2013 est venu confirmer la volonté de changement et redresser l'action déclenchée le 25 janvier 2011. Les femmes ont été les plus mobilisées, il faut le reconnaître, dans le mouvement du 30 juin 2013 parce qu'elles avaient touché du doigt les mesures réactionnaires qui menaçaient le peu d'acquis qu'elles avaient gagné sur la voie de l'égalité et de la dignité. Mais elles n'étaient pas seules. De très larges couches de la population ont montré qu'elles partageaient les préoccupations des femmes.
Les femmes avaient été trahies par le premier régime après la chute de Moubarak. Mais elles n'ont pas baissé les bras.
Les femmes tunisiennes ont mené elles aussi leur combat. Toutefois, ce combat s'est déroulé plutôt dans des cadres institutionnels et a pris les contours d'un débat constitutionnel. Il y a eu un véritable bras de fer entre les femmes et Ennahda, formation islamiste qui passait pour la plus libérale de toutes les organisations islamistes du monde. Elle avait pourtant essayé de remplacer dans la Constitution le concept d'égalité homme/femme par celui d'équité, ou encore par celui de complémentarité entre les hommes et les femmes. Les événements de janvier 2014, qui ont abouti à l'adoption de la nouvelle Constitution tunisienne et à la nomination d'un nouveau premier ministre appelé à former un gouvernement neutre, mettant à distance les antagonismes, prouvent que les forces libérales et progressistes, confortées par une mobilisation exceptionnelle des femmes, ont réussi à lier le bras d'Ennahda : le principe d'égalité est rétabli, la liberté de conscience confirmée…
Si la question du statut de la femme et les paradoxes relatifs à la situation des femmes nous ont amenés à parler des agendas des régimes politiques qui ont remplacé les régimes déchus par le printemps arabe, c'est justement parce que ces régimes ont succombé en dévoilant les formes de discrimination les plus farouches à l'égard des femmes.
Deux constats s'imposent :
D'une part les femmes sont de plus en plus conscientes et actives ; d'autre part elles ne sont pas seules. Elles agissent au cœur de larges mouvements populaires profondément convaincus de la légitimité du combat de tous pour l'égalité, la liberté et la dignité. Dans un certain sens, les populations arabes commencent à démontrer qu'elles s'approprient chaque jour un peu plus la modernité, laquelle est un bien universel et n'appartient pas qu'à certaines cultures. Elles dévoilent aussi leur authenticité, loin de tout mimétisme, et leur maturité, loin de toute démagogie et de tout radicalisme.
En observant leurs souffrances dans le silence mais aussi leur combat dans la dignité, on doit tirer la révérence aux femmes arabes qui semblent être un des vecteurs les plus importants du progrès dans le Monde Arabe et de son ouverture à la civilisation universelle.

* Fadia Kiwan est professeur de Science politique et directrice de l'Institut des sciences politiques de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth. Mars 2014.